mercredi 23 novembre 2016

La Gestapo et les Français - Dominique Lormier !

 La Gestapo et les Français - Dominique Lormier 


Cet ouvrage captivant, reposant sur des archives et des témoignages souvent inédits, offre un panorama complet et détaillé de la Gestapo en France. Cette police secrète d’État du régime nazi, chargée de lutter contre les ennemis politiques, de traquer les Juifs et les résistants, regroupa une vingtaine d’antennes régionales et une centaine d’antennes départementales. On découvre ici l’implantation massive de cette organisation, forte de 2 500 agents allemands, 6 000 agents français et 24 000 informateurs. Le bilan de leur action demeure effrayant : 300 000 arrestations, 30 000 fusillés, 88 000 déportés ...



San-Antonio - Béru-Béru !

               San-Antonio - Béru-Béru                

San-Antonio, Bérurier et Pinaud sont affectés à la surveillance d'un ancien chef d'État africain, Savakoussikoussa, qui est menacé d'attentat lors de son voyage en Italie. Mais celui-ci est enlevé et non assassiné. San-Antonio est enlevé à son tour et découvre que l'enlèvement était une mise en scène destinée à attirer l'attention du public sur Savakoussikoussa, qui prépare son retour au pouvoir dans son pays, le Kuwa, avec la complicité d'Annabelle Mélodie, activiste intéressée par les diamants du Kuwa. San-Antonio se retrouve embarqué dans cette préparation de coup d'État bon gré mal gré, et est ...


SAN-ANTONIO - Vas-y, Béru !

                 SAN-ANTONIO - Vas-y, Béru               

Quand la première salve est servie, on enclenche un deuxième chargeur. Le temps prend son temps dans ma tronche, bien que le mitrailleur fasse fissa. Je pense avec une incroyable lucidité. Je me dis des trucs, des choses, des machins. Je devine les mouvements de notre agresseur comme si je le voyais. J'ai entendu un cri et je sais qu'un de mes compagnons a été touché. Je passe la main sous ma veste afin de dégager mon excellent camarade Tu-tues de sa gaine. Faut agir mollo pour éviter d'émettre un bruit qui me situerait. Je n'y vois que tchi. Faut que j'attende la deuxième seringuée afin de situer le tireur...

 

JACQUES CATHELINEAU (1759-1793), GÉNÉRALISSIME VENDÉEN !

JACQUES CATHELINEAU (1759-1793), GÉNÉRALISSIME VENDÉEN 


CONTEXTE HISTORIQUE
L’insurrection vendéenne, déclenchée par Jacques Cathelineau en mars 1793, fut provoquée par le décret de la Convention du 24 février 1793 sur la levée de 300 000 hommes, qui intervenait dans un climat déjà alourdi par des difficultés économiques et l’hostilité des Vendéens à la Constitution civile du clergé. Fils d’un simple maçon et colporteur de son état, Jacques Cathelineau était dénommé « le saint de l’Anjou », réputation qui explique peut-être le succès immédiat de son entreprise, dont il est cependant difficile de dire s’il la préparait depuis de longs mois ou si elle fut spontanée.

Le 12 juin 1793 à Saumur, Cathelineau, personnage charismatique, est désigné par les seigneurs vendéens comme le premier généralissime de la « grande armée catholique et royale ». Après quelques victoires contre les républicains facilitées par sa connaissance du monde rural, il organise l’attaque de Nantes, afin de pouvoir disposer d’un port. Son armée sera repoussée et il mourra le 14 juillet à Saint-Florent des blessures reçues pendant ces combats. Sa disparition et les rivalités entre chefs vendéens et angevins seront à l’origine de la défaite de Cholet (17 octobre).
ANALYSE DES IMAGES
Lorsqu’il réalisa ce portrait rétrospectif, Girodet prit pour modèle non pas le général chouan, mais son fils. Cette toile à l’atmosphère sombre montre le généralissime vendéen paré de toutes les décorations des défenseurs de la foi et du roi : la croix y jouxte le pistolet. De la même façon, un crucifix (surmonte-t-il une tombe ou un monument ?) paraît en haut à gauche de la composition entre le drapeau royaliste et un sabre levé. Le tonnerre déchire le ciel. Jacques Cathelineau désigne de la main gauche la fumée des combats. Son visage au regard ardent épouse parfaitement la conception romantique de la passion sans réserve. Dans son commentaire du Salon de 1824, qui marqua la naissance du romantisme, Charles-Paul Landon, peintre proche des Bourbons, critique d’art et conservateur des peintures du Louvre, soulignait « l’énergie du pinceau, la vivacité de l’expression et ce beau fini qui distingue toutes les œuvres de Girodet ».
INTERPRÉTATION
L’intérêt historique de ce chef-d’œuvre commandé pour la salle des Gardes du château de Saint-Cloud en 1816 est double : il nous parle à la fois d’une guerre civile encore proche dans l’esprit de la génération romantique et de sa commémoration sous la Restauration. Le comte de Pradel, directeur général du ministère de la Maison du roi et instigateur de la commande, rappelait à Louis XVIII le 10 mai 1816 que le roi possédait déjà « les portraits d’un grand nombre de Généraux français qui ont combattu et versé leur sang glorieusement dans les guerres étrangères durant son Règne. […] les familles d’autres guerriers, tous morts non moins glorieusement pour la défense du Trône de France, aspirent à l’honneur de voir aussi les portraits de ceux-ci placés sous les yeux de leur Roi… ». Il faut d’ailleurs souligner que la famille de Cathelineau fut anoblie par la Restauration. Cette remise à l’honneur des combattants de la chouannerie marquait bien le retour sur le trône de la dynastie des Bourbons. Elle proposait aussi aux artistes, définitivement dépouillés de l’illustration de la légende napoléonienne, de retrouver un thème digne de leur enthousiasme passionné.





mardi 22 novembre 2016

Les exécutions des soldats noirs par les nazis en 1940 !

Les exécutions des soldats noirs par les nazis en 1940 


En 1940, de 1.500 à 3.000 soldats africains ont été tués par les nazis. Cet ouvrage collectif revient sur une histoire méconnue.
«Ils ont été massacrés par les Allemands, 43 soldats africains». Cette inscription orne un monument érigé en hommage aux soldats africains exécutés à Clamecy lors de la campagne de mai-juin 1940. Les tueries abordées ici s’inscrivent pleinement dans l’idéologie nazie puisque les soldats de la Wehrmacht ont exécuté les tirailleurs au nom de ce qu’ils étaient.
Ce sont sur ces faits tragiques que sont revenus plusieurs chercheurs au cours d’un colloque organisé par Jean Vigreux en novembre 2011. L’ouvrage repose sur plusieurs de ces interventions et sur quelques contributions inédites. Julien Fargettas et Raffael Scheck, qui ont déjà consacré une large partie de leurs travaux à cette question, expliquent le déroulement du massacre et la place des tirailleurs sénégalais dans l’histoire de l’Armée française. Johann Chapoutot et Claire Andrieu resituent ces événements dans le cadre de l’idéologie nazie, alors que Jean Vigreux revient sur la mémoire de l’exécution de Clamecy pendant la guerre. En 175 pages, les auteurs nous offrent une vision complète de ces événements par un propos précis et nuancé tout en le replaçant dans une échelle temporelle large.

Massacres de mai-juin 1940

Parmi les 1,5 million de soldats de l’armée française capturés se trouvaient 15.000 noirs africains, ainsi que 456 Antillais non reconnus comme français par les Allemands. Selon Raffael Scheck, 1.500 à 3.000 soldats africains ont été assassinés; cette imprécision témoigne des lacunes constantes des sources sur les tirailleurs sénégalais car de nombreuses unités noires n’ont pas laissé d’archives.
Les exécutions eurent lieu lors de la deuxième partie de l’offensive durant le mois de juin en Picardie, au nord de Lyon ou encore en Bourgogne. La plupart de ces actes barbares prirent la même forme: les prisonniers noirs étaient séparés des Blancs avant d’être fusillés à l’écart.
Le procédé pourrait laisser penser à un massacre systématique et organisé. Or, sur ces deux points, Raffael Scheck et Julien Fargettas répondent par la négative. En effet, les tirailleurs sénégalais prisonniers étaient 15.000, la grande majorité n’a donc pas été exécutée. Par ailleurs, aucun ordre émanant d’un officier de haut rang n’a commandité les massacres.
Pour Hitler, les noirs sont des «animaux inoffensifs», dont les Allemands pouvaient tirer profit sur le plan économique
En revanche, les combats dans la Somme et la région de Bar-le-Duc se sont souvent terminés au corps-à-corps, ce qui a pu accentuer une rage extrême. Raffael Scheck relève même certains ordres intimant de ne pas maltraiter les soldats noirs. Si ces actes cruels ne peuvent être comparés aux crimes commis contre les Juifs en Europe de l’Est, ils révèlent cependant une armée marquée par le racisme européen et l’idéologie nazie.

Animosité des Allemands pour les troupes noires

Le mépris et la rancœur des Allemands envers les soldats noirs dépassaient la seule idéologie nazie. Johann Chapoutot recherche l’ensemble des facteurs à l’origine de ces sentiments. En tant que racisme, le nazisme récupéra de nombreux éléments de l’idéologie raciale européenne construite au XIXe siècle.
À cela s’ajoute l’utilisation de troupes noires sur le continent européen au cours de la Grande Guerre et surtout  la stigmatisation de la «honte noire» quand les coloniaux ont participé à l’occupation de la rive droite du Rhin entre 1919 et 1923. Les Allemands l’ont vécue comme un traumatisme. L'occupation s'était en effet accompagnée de quelques viols, mais en réalité ceux commis par les troupes coloniales n’étaient pas plus nombreux que ceux des troupes métropolitaines. Les «bâtards rhénans», enfants nés de ces viols ou de liaisons mixtes, furent victimes d’une intense campagne de propagande dès 1933. Dans l’idéologie nazie, le métis incarnant une violation des droits de la nature, il est donc nécessaire de l’éradiquer et, à ce titre, 600 à 700 métis furent stérilisés en 1937.
Si les idéologues nazis affirment la nécessité d'éliminer le métis, il en va autrement pour les Noirs. Pour Hitler, ce sont des «animaux inoffensifs» dont les Allemands pouvaient tirer profit sur le plan économique, comme pour les Slaves. En revanche, les unions mixtes étaient catégoriquement proscrites. Cette proximité entre l’homme noir et le monde animal fut réaffirmée après les Jeux olympiques de 1936 et les performances de Jesse Owens. Hitler avait ainsi affirmé à Albert Speer qu’il y voyait une concurrence déloyale, car ces hommes «issus de la jungle» étaient favorisés et devaient ainsi être exclus des prochains jeux. L’attitude des nazis envers les hommes noirs s’inscrit ici dans l’idéologie raciste du XIXe siècle encore bien présente au sein des empires.
Pour Johann Chapoutot, les massacres de 1940 sont «l’expression d’un mépris raciste rendu virulent par la fatigue et l’angoisse des combats ainsi que du ressentiment, à la fois outré et haineux provoqué par l’occupation de la Ruhr en 1923».

Commémorations à des fins idéologiques

Jean Vigreux revient sur le traitement immédiat de l’événement dans la commune de Clamecy, où le 11 novembre 1943, 5.000 habitants rendirent hommage aux coloniaux abattus. Quarante-trois soldats y avaient été exécutés le 18 juin 1940 avant d’être enterrés sur demande du maire dans la fosse commune.
L’historien montre de façon convaincante comment les réseaux résistants ont activement préparé la commémoration de l’armistice de la Grande Guerre. Le jour même, la fosse fut symboliquement recouverte des drapeaux français, britannique, américain et de la croix de Lorraine. Cette manifestation, loin d’être isolée, établissait une continuité entre la Troisième République et le Conseil national de la Résistance (CNR), puis magnifiait la grandeur de la France et de son Empire.
Deux témoins et trois suspects ont été trouvés, mais en 2012, l'enquête fut clôturée suite au décès de ces trois derniers!
Ce point aurait d’ailleurs mérité d’être approfondi, et il aurait été judicieux de se demander comment ces tirailleurs ont été récupérés à des fins différentes. Tous les travaux sur ces hommes, quelle que soit la période, révèlent une récupération constante pour légitimer le colonialisme, montrer ses bienfaits ou dénigrer l’ennemi. Certes, cela aurait probablement nécessité une communication entièrement consacrée à ce thème.

Reconstitution historique tardive

Raffael Scheck explique que ces massacres connus dès 1945 n’ont pas fait l’objet d’enquêtes approfondies avant 2006. Avant cette date, toutes les procédures entamées furent rapidement abandonnées. À la fois crimes de guerre et crimes nazis, ils ne souffrent d’aucun délai de prescription. L’enquête de 2006 fut menée par le bureau allemand dédié à la poursuite des crimes nazis. L’historien est ici d’une grande précision puisqu’il a lui-même fourni des documents à ce bureau. Deux témoins et trois suspects ont été trouvés mais, en 2012, l’enquête fut clôturée suite au décès de ces trois derniers. On parle ici de «crimes nazis» car ils étaient motivés par un racisme meurtrier.
Pour Raffael Scheck, ces actes constituèrent une étape dans la barbarisation de l’armée allemande qui atteignit son paroxysme avec l’opération Barbarossa mais –et il rejoint ici l’ensemble des auteurs de l’ouvrage– leur motivation ne fut pas génocidaire.
 
À l’heure de l’histoire sensationnelle et où chacun cherche son massacre, voire son génocide, l’ensemble des participants nous offre un véritable travail d’historien qui repose sur des faits, des sources et leur interprétation. Ils permettent ainsi une meilleure compréhension des tirailleurs sénégalais trop longtemps caricaturés de part et d’autre. Le lecteur y trouvera aussi un texte de Raffael Scheck sur le sort bien différent des victimes de juin 1940 et des prisonniers coloniaux après 1940.
Le manque ou l’absence de sources limite encore notre appréhension du rôle des tirailleurs sénégalais au sein de la Résistance et surtout de la France libre comme l’a montré Jean-François Muracciole. Des travaux comme celui proposé ici font progresser notre connaissance sur des événements précis et inscrivent l’histoire des tirailleurs sénégalais dans une perspective plus scientifique qu’émotionnelle.


Le mystère du transport des pierres de Stonehenge enfin résolu ?

 Le mystère du transport des pierres de  Stonehenge enfin résolu ? 


Des chercheurs pensent avoir découvert la façon dont les pierres ont été transportées par les hommes préhistoriques il y a plus de 4.000 ans.
L’un des plus grands défis techniques de l’âge de pierre livre certainement ses derniers secrets. À l’University College de Londres, on croit savoir comment nos ancêtres, il y a environ 4.000 ans, ont transporté les énormes pierres de Stonehenge, monument ;préhistorique dans le sud de l’Angleterre parmi les plus célèbres au monde.
The Telegraph revient sur les travaux d’une équipe de chercheurs qui a tenté d’identifier la méthode utilisée par les hommes du Néolithique pour maîtriser les colossales pierres «bleues». Ces blocs de 2 tonnes, dont le surnom vient de leur couleur gris bleuté, possèdent la particularité de venir des carrières des monts Preseli au pays de Galles... à plus de 200 kilomètres de Stonehenge.

Rondins de bois

«On pensait avoir besoin d’au moins quinze personnes pour bouger la pierre mais nous avons pu le faire avec dix, ce qui est très intéressant», note Barney Harris, doctorant qui a dirigé une expérience au Square Gordon de Londres. Pour faire avancer le monolithe d’une tonne, les étudiants de l’Université College l’ont solidement attaché à un traîneau de bois en forme de planche. Ficelée de cette façon, la pierre est ensuite couchée sur des rondins de bois puis tirée à l’aide de cordes. L’effet des rondins réduit considérablement l’effort nécessaire pour faire avancer le bloc.
Lors de l’essai, la pierre empruntée à un institut d’archéologie parcourait plus de trois mètres en l’espace de cinq secondes. «Il est vrai que nous avons fait l’expérience sur un terrain plat, et il y avait des pentes raides dans les monts Preseli mais ce genre de système fonctionne bien sur un terrain accidenté», détaille Barney Harris. Comme pour les pyramides à la même période, l’homme a su répondre avec créativité et ingéniosité aux contraintes techniques afin de, très tôt, graver sa présence dans le marbre.




Voilà comment on allait aux toilettes au temps de l’islam médiéval !

Voilà comment on allait aux toilettes au temps de l’islam médiéval 


Ce que les toilettes et la façon dont on s’en sert nous apprennent sur les sociétés médiévales.
Ce numéro de la revue Médiévales part d’un premier constat: alors que les toilettes, latrines et autres lieux d’aisance sont de mieux en mieux connus dans le monde occidental, c’est beaucoup moins le cas en terre d’islam, où les fouilles se concentrent peu sur cet aspect de la vie matérielle, un aspect certes peu glorieux, mais pourtant crucial.
Le petit coin s’ouvre en effet sur des questionnements plus larges. L’intime, le sacré, le pur et l’impur, ainsi que les choix d’organisation domestique (dans la maison? dans le jardin? dans la rue?), sociale (des toilettes mixtes? ouvertes à tous?) et enfin pratiques (comment évacuer les déchets? comment amener l’eau?): tous ces domaines passent par une pause toilette. C’est pour combler ce manque que s’était tenu en mars 2014 le colloque dont est issu cet ouvrage, colloque que sont venus compléter des articles portant sur le Proche-Orient islamique.
Comme le rappelle Yassir Benhima dans l’article liminaire, la question de la pureté et de l’impureté occupe une place importante en contexte islamique. Si les ablutions qui précèdent la prière sont obligatoires, les autres formes de purification ne relèvent que de la coutume, la sunna. Or celle-ci prescrit l’élimination systématique de tout résidu, soit par istiğmār, c’est-à-dire en employant des pierres ou d’autres objets durs (ce qui est logique dans un espace désertique, où d’ailleurs les termes désignant les espaces de défécation ne renvoient pas à des constructions), soit par istinğā’, par l’eau: une pratique qui dut l’emporter dès le début du VIIIe siècle et qui explique le rôle important joué par les latrines, qui sont souvent construites près ou dans les mosquées.
Néanmoins, c’est l’archéologie qui se taille la part du lion dans l’ouvrage pour comprendre comment étaient organisés les lieux d’aisance. Les toilettes étaient-elles communes –selon le modèle des latrines romaines– ou privées –comme on a longtemps écrit qu’elles l’étaient devenues à la fin de l’Antiquité? À Jerash, dans l’actuelle Jordanie, Louis Blanke souligne l’existence de toilettes publiques attenantes à des bains, mais où l’entrée pouvait également se faire par la rue, sans payer de droit d’entrée, prouvant ainsi que les toilettes publiques n’avaient pas disparues du Proche-Orient pendant l’Antiquité tardive et les premiers siècles de la période islamique. Les auteurs s’attachent à ne pas généraliser, soulignant au contraire les différences régionales: dans les latrines attenantes à la mosquée de Tyr, Marie-Odile Rousset lie ainsi la présence de compartiments individuels aux spécificités du rite chiite.

Installation avant tout urbaine

Les lieux d’aisance semblent fréquemment avoir été séparés des lieux de vie commun, que ce soit dans les maisons urbaines d’Al-Andalus, où les latrines se situaient souvent dans le vestibule, à proximité de la rue, ou bien dans les châteaux forts, où les latrines sont souvent installées dans des renfoncements, des couloirs en angle ou des tours-latrines; mais il faut aussi que ces installations restent facilement accessibles aux soldats, d’où leur nombre assez important. L’installation de lieux d’aisance est également fortement conditionnée par les nécessités de l’évacuation, surtout dans les espaces urbains ou palatiaux à forte densité. Les méthodes utilisées sont nombreuses –égouts, fosses, ramassage...– et posent souvent de grandes difficultés techniques, notamment en ce qui concerne l’approvisionnement en eau ou l’entretien d’un réseau d’égout.
Installation avant tout urbaine, les latrines peuvent enfin suivre les citadins qui s’implantent hors des villes, comme c’est le cas des habitants d’Igiliz, site montagnard du sud du Maroc lié aux débuts des Almohades. Plusieurs types de latrines y ont été découverts, dont deux présentent une structure en plate-forme, typique des latrines urbaines. Car en milieu rural, d’autres modes de gestion des déchets prévalent: dans un contexte de pauvreté des sols, comme à Tozeur dans le sud de la Tunisie, le fumier se vend et les latrines s’aménagent dans les jardins pour pouvoir fertiliser la terre à bon compte.
À la variété des installations possibles répond une variété des aménagements intérieurs des latrines, qui épousent souvent des différences sociales: les latrines royales de Palerme sont plus richement décorées, celles des califes de Cordoue ont, technique rarissime, l’eau courante...
Les latrines des châteaux croisés: une banquette de pierre percée permettait d’y déféquer assis; celles des châteaux musulmans: deux simples blocs parallèles permettaient de privilégier la position accroupie
La disposition intérieure des latrines, lorsqu’elle est bien conservée, permet également d’émettre des hypothèses sur les gestes qui y étaient associés. Ainsi la vasque des latrines royales de Madinat al-Zahra, située à droite des latrines, suppose que les ablutions –dont un hadith recommande qu’elles se fassent de la main gauche– étaient faites de manière perpendiculaire, en effectuant un quart de tour vers la droite. Plus suggestive encore est la différence entre les latrines des châteaux croisés –une banquette de pierre percée permettait d’y déféquer assis, position généralement préférée dans le monde latin– et celles des châteaux musulmans –deux simples blocs parallèles permettaient de privilégier la position accroupie.

Éviter les mauvaises odeurs

Ce panorama des latrines est encadré par deux études connexes: Laurence Moulinier-Brogi revient sur l’usage médical de l’urine. Car l’urologie, autrement dit l’observation de l’urine pour en déduire les maux des patients, est très pratiquée en terre d’islam: les traductions des médecins arabes, notamment Avicenne, apportent ensuite cette pratique dans le monde latin. Plusieurs archéobotanistes soulignent enfin que le contenu des latrines peut en dire long sur l’alimentation ou les maladies des contemporains.
Dans cet ouvrage, la précision des exemples l’emporte souvent sur la vue générale. On peut regretter d’ailleurs l’absence assez fréquente de mise en contexte: les articles s’adressent très clairement à des spécialistes, à l’aise à la fois avec le vocabulaire archéologique et avec les dynasties du monde musulman médiéval. Certaines absences sont un peu plus regrettables, comme la question de l’éventuelle mixité de ces lieux, qui n’est évoquée qu’en quelques lignes dans un article, ou celle de l’accès à ces lieux des minorités religieuses: les latrines étant souvent associées aux mosquées, à quoi recouraient juifs et chrétiens? Dans son récent ouvrage sur les hammams andalous, Caroline Fournier montre tout le profit qu’on peut tirer de ces questions. Certes, les auteurs insistent sur la grande pauvreté des sources écrites: à part les juristes, on ne parle guère des toilettes...
Mais peut-être qu’une approche ethno-archéologique aurait permis d’apporter quelques informations sur les pratiques sociales qui s’articulent autour de ces lieux d’aisance. L’étude des latrines aurait pu être l’occasion enfin de souligner, dans une perspective d’anthropologie historique, que les notions même d’intimité –on trouve parfois des traces de systèmes de fermeture, mais pas toujours–, d’hygiène ou de propreté étaient des constructions historiques qui n’avaient pas toujours été pensées de la même manière. Pour ne prendre qu’un exemple, la plupart des auteurs soulignent que les latrines sont souvent installées dans des endroits reculés, afin d’éviter les mauvaises odeurs: mais, comme le souligne C. Yovitchitch sans davantage creuser cette intuition, même la perception des mauvaises odeurs a dû changer selon les époques... Étudier les latrines permettrait donc, en nouant plus étroitement recherches archéologiques et questionnements historiques, de plonger au cœur d’une histoire des corps, en s’intéressant aux sensations et aux gestes.
Ce numéro propose donc des articles d’une grande richesse, sur un sujet encore trop peu étudié. Le lecteur restera probablement sur sa faim –malgré le sujet peu ragoûtant, ce qui est un exploit en soi... Mais cela ne fait que souligner les très nombreuses possibilités ouvertes par cet objet d’étude.